En préambule il convient de préciser que c’est grâce à eadgar, à l’œuvre sur ces beaux jours, que j’ai eu accès à Salammbô. En fait, tout ça remonte même à la compilation Sauve-moi de La Souterraine où son titre “Les journées d’anniversaire me font chialer” (m’)avait fait forte impression, assez pour qu’il prenne en retour la peine de m’orienter vers l’EP de Salammbô où il tient la basse en plus de quelques claviers et des chœurs. Je flex un peu en racontant ça mais c’est aussi pour relever que ce genre d’échange, s’il n’est pas le but visé, fait partie des bonnes surprises permises par Pause Pipi.
Pourquoi écrire sur la musique en 2025 dans un environnement sans cesse plus dématérialisé (en apparence tout du moins), à l’heure d’un engloutissement programmé de la société par les intelligences artificielles ? Justement pour ce que l’écriture permet parfois : enclencher des cercles vertueux où parler d’artistes ouvre des dialogues (même derrière des ordinateurs) vers de nouvelles propositions inattendues, une manière d’écarter un peu les parois face à un flot de musique qui semble parfois (à tort) aussi pléthorique dans sa production que bouché dans son horizon. Et puis l’IA c’est comme l’extrême-droite : ce n’est pas parce qu’elle est donnée gagnante par celles et ceux qui y ont intérêt que nous sommes incapables de déjouer les pronostics. À des niveaux humbles mais actifs, il est possible de ne pas abandonner le narratif (ce vilain mot) de la pop culture entre les seules mains des plus forts économiquement parlant. En cela, le travail de collectifs comme La Souterraine est d’autant plus précieux.
L’éclaircie donc dans un été obstrué par l’internationale fasciste (tout de suite les grands mots), ce sont Les beaux jours de Salammbô, tout un programme dès le titre. Il paraît qu’on arrive un peu tard pour les voir sur scène vu qu’iels ont levé le pied sur les concerts. La présence de démos instrumentales sur l’EP donne d’ailleurs à ce dernier des airs de dépôt de bilan et comme toutes les démos du monde, on ne les écoutera qu’une seule fois dans un esprit de complétude. Mais qu’importe puisqu’il y a ces cinq chansons pour redonner un peu d’air et d’espoir. Dans le prolongement (annoncé par eadgar) des morceaux compilés sur Sauve-moi, elles (re)jouent un numéro d’équilibriste so nineties entre raffinement folk et effusions noisy où l’on erre désorienté·e par ces distorsions qui finissent par former des tempêtes de sable aveuglantes (“Continuum”). Les lignes de chant toujours élégantes de Marie-Lys obsèdent avec leurs mantras qui donnent envie de s’égarer dans ce psychédélisme luxuriant (“Bulles / Les Saisons”) ou de se laisser aller à l’enthousiasme enfantin de sauter dans les flaques (“Modesta”).
Sur les morceaux courts, Salammbô ne rechigne pas à la dynamique des tubes pop et pour tout dire, “Sous les Carpates” est sans doute la meilleure chanson que vous n’aurez pas l’occasion de hurler à tue-tête en festival cet été. D’ailleurs, qu’est-ce qui empêcherait ces titres de rejoindre la variété française aux côtés (ou en marge) de l’hégémonie des musiques rap ? Après tout, Thérapie Taxi avait en son temps réussi ce grand écart un peu précaire entre une scène indépendante très parisienne et des tubes assumés (auxquels certaines mélodies de Salammbô me renvoient bizarrement). Cela dit, ce grand écart relevait d’une volonté affichée du groupe et peut-être que tout le monde n’a pas envie de se dissoudre joyeusement dans le Grand Tout Saturé proposé par Les beaux jours. C’est l’EP de l’été en ville, quand les rues de Bruxelles sentent un peu les ordures à cause de la chaleur (et de l’absence de poubelles mais c’est une autre histoire).
eadgar ne s’est pas trompé, on dirait même que Salammbô a capté la ligne éditoriale presqu’involontaire et quasi souterraine (vous l’avez ?) de Pause Pipi : déceler ici et là comment (continuer à) jouer du rock alors que le XXIe siècle entamera sa 27e année dans pas si longtemps que ça. Le plus beau dans cette histoire est qu’à partir de Salammbô il y a tout un paysage à explorer avec la musique solo des membres du groupe en partant à la découverte des Mémoires de Gabriel Kröger et en passant du temps en compagnie des Fantôme(s) de Marie-Lys. Et bien sûr il y a l’œuvre d’eadgar et son folkistan, la boucle n’est pas bouclée mais elle est infinie.