Il était une fois au Folkistan un type des plus dégueulasses. Gabriel Kröger fait la preuve de son plus grand talent qui consiste à rendre vos blessures plus atroces et vos déceptions plus amères dans ce lieu imaginé par eadgar comme un “safe space pour folkeux·ses et assimilé·es”. La sortie de son nouvel EP Un an sans soleil fournit d’ailleurs l’occasion d’un nouveau tour d’exploration de la nébuleuse déjà évoquée ici à propos de Salammbô, un groupe où officient par exemple Marie-Lys, dont Kröger a produit l’album Fantôme(s), et eadgar qui faisait une place à Gabriel Kröger sur “Les journées d’anniversaire font chialer” (et tient la basse sur l’EP dont il est ici question). Depuis lors, le musicien a amené son folk-punk sur les scènes des concours et festivals organisés par les Inrocks, accédant à des lumières un peu moins blafardes que celle qui pâlit sur la pochette de son EP, et c’est tout le mal qu’on lui souhaite.
Salammbô promettait Les beaux jours à une époque qui paraît aujourd’hui bien lointaine, Gabriel Kröger quant à lui assombrit l’horizon à l’approche du printemps. Selon la couleur de l’humeur du moment (grise ou noire quoi), l’année sans soleil qu’il convoque aura des airs de bilan ou de prophétie. Son folk punk ressemble à une grotte humide où les batteries résonnent à s’en faire éclater les tympans. Kröger explique à Beware Magazine avoir travaillé pour parvenir à maîtriser la conception de sa musique dans la plupart de ses aspects, de l’écriture au mixage en passant par l’enregistrement, de quoi faire de lui un Steve Albini de poche. A partir de là, libre à lui de lancer des prophéties depuis sa montagne des solitaires.
A première vue, pas plus d’espoir ici qu’entre les parois du réalisme capitaliste théorisé par Mark Fisher et qui renvoie à “la croyance largement répandue qu’il n’y aurait aucune alternative au capitalisme“. En l’absence d’alternative, la seule attitude possible serait de s’adapter à ses exigences, une position adoptée dès le départ par PNL avec qui Kröger partage une manière d’expectorer “ferme ta gueule“, histoire de rappeler à tout le monde que la misanthropie hyperbolique du duo des Tarterêts est bien la seule posture valable (au moins dans les mauvais jours). Un an sans soleil tient en grande partie sur cette voix la moins aimable du monde au sens où elle ne fait aucun effort pour se faire apprécier. Je ne sais pas si ça tient à son chant heurté ou à sa manière de prononcer les “r” (ça n’a l’air de rien mais il me semble qu’il s’agit là de la chose la plus difficile à faire quand on chante en langue française), toujours est-il que même une chanson comme “Je ne suis plus l’ami de tes amis” finit par sonner comme un défi lancé à la perte rythmant l’existence.
Il y a pourtant bien un rayon de lumière qui perce ici et là, comme “Orphée” qui brillait au fond de Mémoires d’un jeune dégueulasse. Avec sa cagoule orange, Gabriel Kröger peut égayer l’ambiance au milieu d’un black bloc pendant que la sono crache “Je ne m’en sortirai jamais” lors de nos prochaines manifs. Si ça ne change pas le monde, ça (re)met collectivement du baume au cœur, tout comme “Voir les signes” entrouvre les rideaux sur un avenir un peu moins lourd. Comme Kröger j’aimerais voir la promesse que le brouillard se dissipera mais peut-être que, comme le dit David Lynch, ce jour n’est pas encore venu.

