Il faut croire qu’on se lasse de tout, même de la brutalité. En tout cas, des chansons comme celles de Yoa ressemblent à une bouée de sauvetage quand on a passé la fin d’année (et le début mais c’est pour la bonne cause) à nager dans un océan de musique faite par des bourrins machos et des néo-nazis. Difficile ici de s’abandonner vraiment à aimer de telles choses, sous peine de boire la tasse d’eau d’égout. J’ai donc saisi l’occasion quand une amie m’a confié écouter La Favorite, premier album de Yoa, de manière obsessionnelle depuis plusieurs mois. “Bootycall” était effectivement une pop song géniale à sa sortie en 2022 mais le reste des ballades de Yoa minaudait un peu trop pour moi (ou alors c’est juste que j’aime les chansons qui parlent de sexe chantées par des femmes).
Même fredonnées avec douceur, les chansons de rupture ont toujours de quoi percer le cœur, surtout quand, à l’instar de “Contre-cœur”, elles étendent leur sujet aux ruptures amicales. Alors que nous disposons pour nos peines amoureuses d’un corpus d’œuvres qui semble avoir été entamé à la naissance du monde, il n’y a, jusqu’à récemment, pas grand-chose pour nous aider à traverser les chagrins d’amitié. “Contre-cœur” est la gueule de bois qui suit le choc causé par la fin d’une amitié, son rythme est comme lesté d’un boulet et se traîne dans la rue sous le ciel bas des matins de janvier (ça tombe bien). S’il y a bien quelques sursauts au refrain, les paramètres vitaux du chant atone de Yoa indiquent qu’on est à deux doigts de la dépression nerveuse. Cet attachement emo à la mélancolie est-il réservé à certaines périodes de la vie et sommes-nous condamné·es à éprouver “Contre-cœur” uniquement sur le mode nostalgique ? Adepte d’une certaine densité affective en amitié comme ailleurs, j’espère ne pas devoir confiner ces états émotionnels à l’époque où le summum du cool vestimentaire c’était le Chapelier Fou dans Angel Sanctuary (vous voyez très bien de quoi je parle).
Ceci étant dit, il ne me semble pas que le titre de Yoa diffère beaucoup d’une chanson de rupture amoureuse comme nous en connaissons. Ne pas savoir comment il·elle va depuis la séparation, subir le résidu ectoplasmique de sa présence/absence, tout ça nous a déjà été raconté. D’ailleurs, avec sa mélodie empreinte de classicisme pop française et ses tournures de phrases à la fois contemporaines et surannées, “Contre-cœur” aurait pu être chantée par Françoise Hardy en 1962 (quand elle n’était pas encore une vieille bourgeoise). La chanson de Yoa élève la rupture amicale au rang de sujet pop (et c’est déjà pas mal) sans vraiment prendre en compte les spécificités des amitiés en tant que relations à la fois libres et intimes, non dénuées d’attentes de la part des personnes impliquées. Sur ce point “Mes Copines” se présente un peu comme le pendant extatique de “Contre-cœur” avec sa dance façon Charli XCX passée au filtre adoucissant. La vie en accéléré auprès des amies paraît neuve, pleine d’effervescence et l’écoute des chansons de Yoa me renvoie à ce qui se joue quand on appréhende l’amour et l’amitié comme un continuum. Peut-être que, puisqu’en tant qu’adulte on connaît mieux la difficulté à établir et maintenir des relations amicales (et ce d’autant plus à un âge où la disponibilité physique et/ou affective se trouve parfois réduite), on y apporte un soin redoublé. Peut-être que les amitiés nouées après l’adolescence bénéficient de cette connaissance (de soi, des relations) et que la pop nous aide à nous souvenir que nous sommes en droit d’ “aimer mieux” nos ami·es aussi. Avec un souci de l’autre que nous rappelle Yoa ou Limsa d’Aulnay qui, tous·tes les deux, savent combien de leurs proches ont déjà “pensé au suicide“.
A l’heure d’une reconfiguration bien entamée des relations en dehors d’une conjugalité exclusive, les chansons de Yoa illustrent cette recomposition des liens sociaux. Qu’est-ce que la musique pop aura à dire de ça ? Cette question concluait un article publié chez Le Gospel et l’amitié était restée dans mon angle mort, je suis donc assez impatient de voir ce qui va arriver (à notre époque c’est presqu’un luxe). Yoa n’invente pas (encore) le futur mais sa musique dessine un point d’étape d’un cheminement qui donne un peu à espérer. “Love solves everything” comme dirait Billy Corgan.
