Avec les années, le terme “post-punk” a fini par ne plus désigner qu’une esthétique froide et un brin sinistre née à la fin des années 1970 et les groupes qui y ont été rattachés lors du revival “retour du rock” du début des années 2000 n’ont pas fait grand-chose pour infirmer cela. Pourtant, comme le cerne parfaitement Simon Reynolds dans son indépassable Rip It Up And Start Again, il n’y avait pas que des manifestes glaciaux dans le post-punk (allant du revival ska aux prémices du punk hardcore) mais il faut croire que cette option était si novatrice qu’elle a fini par symboliser le genre tout entier pour les générations venues ensuite. Peut-être parce que ses itérations les plus flamboyantes pratiquées par des groupes comme ABC ou Orange Juice ont été irrémédiablement invalidées par l’existence-même de U2. Peut-être également que l’esthétique angulaire et mélodique était précisément ce qui a séduit une part de l’indie rock et du punk pop américain quand ses acteur·ices s’en sont appropriés certains codes esthétiques à la saveur romantique et un peu morbide.
Groupe matriciel du grunge et du rock alternatif américain, Jane’s Addiction ressuscite dès la fin des années 1980 certains aspects du post-punk avec les penchants arty de Perry Farrell et la basse d’Eric Avery. Plutôt que de caler son instrument sur le kick de batterie comme il est d’usage, Avery revendique l’influence de Peter Hook (Joy Division) en envisageant ses lignes de basses comme des parties de guitare rythmiques, assurant une fonction tant mélodique qu’hypnotique. Ce ravissement semble aussi avoir séduit The Distillers qui reprennent “No Love Lost” de Joy Division justement et instaurent une ambiance de procession funéraire sur la scène de Reading en 2004, soulignant d’ailleurs les accointances esthétiques de Brody Dalle avec la prêtresse gothique Siouxsie.
Courtney Love a, elle aussi, toujours revendiqué l’influence du post-punk davantage que celle du punk proprement dit sur sa musique. Son anecdote à propos de Kurt Cobain jugeant la musique qu’elle écoutait “so romantic” avec une pointe d’étonnement fait d’ailleurs le lien avec un pan connexe du post-punk : le gothique. Né d’une certaine atmosphère lugubre du post-punk caractérisant la musique de Joy Division, Bauhaus ou Siouxsie & The Banshees, le gothique comme genre musical découle aussi directement du glam rock pratiqué au début des années 1970 par T-Rex ou David Bowie. Le gothique partage avec le glam des processus de distanciation et de poses antinaturelles teintées d’élitisme, ainsi qu’un attrait pour le camp, cette sensibilité affectée vis-à-vis de “la vie comme théâtre” (Susan Sontag). Le gothique musical bannit le terre-à-terre pour embrasser le romantisme et une dimension presque magique, comme le gothique littéraire avant lui ressuscitait au XIXe siècle les superstitions médiévales et les régions sombres de l’âme dans le contexte issu de la Révolution Industrielle. C’est à la fois de ce romantisme, auquel sied si bien l’inclinaison mélodique du post-punk, et de la réinvention camp de soi que Courtney Love se réclame.
Au même moment que Joy Division et Siouxsie & The Banshees, The Cure propose une version moins viscérale des angoisses existentielles. À la trajectoire (a posteriori) radicale de Ian Curtis, Robert Smith répond par une forme de désengagement du monde qui parle à un nombre sans cesse croissant de fans, même aux États-Unis où l’album Disintegration devient numéro deux du Billboard en 1989. Les gens qui achètent les albums de The Cure, ces “rêveurs oubliés des banlieues pavillonnaires” pour reprendre la formule de Simon Reynolds, se retrouvent parfaitement incarnés par blink-182 quelques années plus tard, tant par les membres du groupe que parmi son public. Quand ils font le coup du “disque de la maturité” et entrent pleinement leur phase emo en 2003, Mark Hoppus et Tom DeLonge se tournent vers les albums de The Cure. “I Miss You” est inspiré par “The Lovecats” du groupe anglais et sur le premier couplet, le chant détimbré Mark Hoppus préfigure la tristesse ennuyée de Kid Cudi. Et puis il y a bien sûr “All Of This” sur lequel Robert Smith est invité par blink-182, même si j’aurais adoré entendre la voix du Corbeau en chef sur l’album précédent où elle aurait voisiné une chanson exprimant le désir de baiser un chien par le cul. Par sa seule présence, Smith assèche la vitalité habituelle de blink-182 au point où la chanson semble se désagréger au fur et à mesure qu’elle avance pour ne laisser finalement subsister qu’un beat asphyxié joué par Travis Barker qui vide ses dernières réserves d’oxygène dans le vide glacé de l’espace.
Une vingtaine d’années plus tard, c’est Olivia Rodrigo qui sort Robert Smith de la naphtaline pour chanter à ses côtes “Friday I’m in Love” et “Just Like Heaven” de The Cure sur la scène de l’édition 2025 de Glastonbury. Peut-être que, comme le titre Goûte Mes Disques, Olivia Rodrigo est la meilleure copine de tes légendes préférées et assume la mission de transmettre un certain patrimoine pop culturel, quitte à se faire bâcher par Courtney Love en personne quand elle se réfère, volontairement ou non, à la pochette de Live Through This. L’ex-actrice de Disney Channel me semble puiser chez The Cure une interprétation toute en tension entre une mise à distance très camp (comme de haussements de sourcil complices au détour d’un couplet) et un trop-plein d’émotions qui menace à tout moment de se déverser. Mais là où Robert Smith conservait une certaine retenue en toute circonstance, Rodrigo consent parfois au pur débordement extatique hérité de la comédie musicale où les chansons viennent aider les protagonistes à exprimer ce que de simples phrases ne sauraient dire (ce qui semble cohérent avec le passé d’actrice dans la série High School Musical de la musicienne comme avec les influences music-hall qui percent ici et là dans son œuvre). Conduit par sa ligne de basse (on y revient) et considéré par certain·es comme la première chanson d’amour d’Olivia Rodrigo, le tube pop/new wave “so american” est pure ferveur solaire, un peu comme certains orgasmes si intenses qu’ils en deviennent presque douloureux. Comme le relève un commentaire YouTube, le glissement de “think I’m in love” en studio vers “‘cause I’m in love” en concert est plus émouvant encore que le reste, peut-être parce qu’il a lieu devant 200.000 personnes et ne peut donc échapper à sa condition de mise en scène, tout en dépassant (au moins pour le public) un peu ce statut. Le “boy” auquel “so american” s’adresse en 2025 n’est peut-être plus le même que ceux qui ne pleuraient pas chez Robert Smith en 1979 parce que l’amour (romantique), encore une fois, ouvre une brèche pour sortir de l’abattement.
