Comme souvent dans la pop, c’est via des polémiques médiatiques que l’attention du grand public a été attirée sur le groupe de rap irlandais Kneecap. Ses prises de position anti-impérialistes, en faveur de la libération de la Palestine occupée et ses dénonciations du génocide commis par l’État d’Israël conduisent ainsi les pouvoirs publics à retirer leurs subventions au festival parisien Rock en Seine pour avoir programmé le trio irlandais en 2025. En choisissant pour logo une balaclava et pour nom une référence à la punition infligée par les groupes paramilitaires durant la période des Troubles en Irlande, Kneecap ne fait pas de mystère de ses positionnements, quand bien même ses premiers morceaux parlent autant d’une Irlande libre que de la bite de ses musiciens. Il ne s’agit pas d’explorer ici sur le volet spécifiquement politique du groupe (d’autres ont fait cela très bien) mais de revenir quelques années en arrière, avant les polémiques médiatiques et leur accélérateur à particules, à l’époque de la sortie du biopic de Kneecap dès 2024.
Selon les dires du réalisateur Rich Peppiatt, lorsqu’il voit le groupe sur scène à Belfast en 2019, il prend conscience de l’existence de ce pan de la jeunesse irlandaise qui mène sa petite révolution en rendant presque cool le fait de parler et de rapper dans sa propre langue, une langue qui survit malgré les siècles d’impérialisme linguistique imposé par le Royaume-Uni. Au terme d’un long processus de pré-production visant à rendre les membres de Kneecap capables de jouer leurs propres rôles, le film est tourné à Belfast et Dundalk en sept semaines alors que le groupe n’a pas encore sorti son premier album. Mo Chara, Móglaí Bap et DJ Próvaí jouent donc leurs propres doubles fictionnels, ce que le DJ de Kneecap qualifie de “caricature de (soi)-même, une vision parallèle, tu fais semblant d’être toi”, comme une nouvelle itération de 8 Mile où Curtis Hanson mettait en scène Eminem dans une version fantasmée des débuts du rappeur. Étant donnée la notoriété toute relative du groupe à l’époque, ce choix est guidé par la volonté de ne pas l’écraser sous le poids d’un casting de têtes plus connues pour l’incarner, tout en construisant pour Kneecap un véhicule promotionnel d’autant plus puissant.
Le long-métrage de Rich Peppiatt raconte l’histoire de Liam et Naoise qui vivent à Belfast de petits trafics entre deux teufs quand ils font la connaissance de J. J. Ó Dochartaigh, un prof qui entame sa crise de la quarantaine en se prenant d’affection pour ces deux mecs qui rappent en irlandais envers et contre tous·tes. Il enfile alors une balaclava pour les rejoindre et composer leurs instrus (et accessoirement revivre ses années de défonce). Leurs concerts, entre lutte sociale en faveur de la langue irlandaise et provocation post-ado, attirent alors les regards de la jeunesse belfastoise qui les porte vers la gloire mais également ceux des anciens activistes paramilitaires et de la police.
En assumant son volet fictionnel, le biopic Kneecap parvient à imposer un rythme frénétique et une narration efficace (à défaut de particulièrement originale) car délestés des lourdeurs inhérentes à ce genre cinématographique balisé à l’extrême (avec le “rise and fall and rise again” comme structure narrative habituelle). Kneecap rejoint plutôt une certaine tradition de films centrés sur la fête, les pilules et les vestes de jogging, allant de Human Traffic à Spike Island en passant par 24 Hour Party People, le biopic hautement romancé de Tony Wilson, fondateur du label mythique Factory à Manchester. Comme ce film de Michael Winterbottom, le métrage de Peppiatt met en scène les hallucinations de ses personnages et brise régulièrement le quatrième mur avec les interventions de Liam en voix off ou face caméra. La caméra sous coke et les concerts sous kétamine viennent transcrire le rush d’adrénaline d’un groupe débutant qui commence à découvrir l’étendue de ses capacités musicales et de son terrain de jeu. Une manière de nous rappeler de ne pas prendre tout ça trop au sérieux avec un groupe qui se déclare politique mais “avec un petit P”.
C’est d’ailleurs l’une des thématiques du film qui vient nuancer l’image d’activistes forgée par les polémiques médiatiques entourant l’histoire récente de Kneecap au détriment de sa musique. Le personnage du père de Naoise est ainsi un ancien militant indépendantiste joué par Michael Fassbender (en écho à la fois drôle et pertinent à son incarnation de Bobby Sands dans Hunger de Steve McQueen) qui voit d’un mauvais œil la génération de son fils affublée de l’étiquette méprisante de “Ceasefire Babies”. Un des arcs narratifs du film sera la tentative de réconciliation familiale voire générationnelle en veillant à articuler les formes de lutte plutôt qu’à les hiérarchiser. Le biopic déploie aussi le pouvoir réparateur de la fiction en offrant une issue positive à la dépression du personnage de la mère de Móglaí Bap. Dans la vraie vie, l’activiste et musicienne Aoife Ní Riain, mère du rappeur, s’est suicidée et celui-ci portera le deuil en compagnie de la poétesse Kae Tempest sur “Irish Goodbye” qui clôt le deuxième album du groupe.
Les tentatives de rapprochement s’étendent à la population anglaise vivant au Nord de l’Irlande quand Liam explique à sa petite amie britannique Georgia (Jessica Reynolds) que le slogan “Brits Out” scandé en concert (et inscrit sur les fesses de DJ Próvaí) s’adresse moins aux individus qu’aux organisations et institutions oppressives, parmi lesquelles la police et le Service de la sûreté MI5. À ce titre, la réalité rattrape largement la fiction en 2025 quand Mo Chara est accusé par la division antiterroriste de la police britannique d’avoir brandi un drapeau du Hezbollah durant un concert. L’affaire est classée sans suite en première instance (décision réaffirmée en appel) mais propulse la notoriété de Kneecap dans la stratosphère. Un bon exemple de l’effet Streisand qui se produit lorsqu’une tentative de censure attire l’attention sur ladite information. Quand le concert de Kneecap à l’édition 2025 du festival de Glastonbury n’est pas retransmis par la BBC, les internautes prennent le relais en live-tweetant l’intégralité de la performance. FENIAN, le deuxième album du groupe, arrive à point nommé le 1er mai 2026 pour enfoncer le clou sur ses positionnements politiques (“Carnival” sample la foule scandant “Free Mo Chara !”), notamment en faveur de la libération de la Palestine occupée (“Palestine” featuring Fawzi), tout en élargissant son spectre musical.
Si les précédentes productions de Kneecap valaient surtout pour leurs singles, tout a gagné en profondeur sur FENIAN, du son en général au mixage des voix spécifiquement, en partie grâce à l’intervention de Dan Carey en tant que producteur. Les instrus plongent tête baissée dans un son post-grime, en référence à cette variante britannique du rap qui doit autant aux rythmes épileptiques du ragga et de la jungle qu’à l’agressivité du rap du Sud des États-Unis. Avec des incursions de synthé dans la techno de Détroit (“Smugglers and Scholars”), une frénésie de breakbeats (“Headcase”) et des couplets inaccessibles aux personnes ne parlant pas irlandais mais rappés avec une rage intacte, la musique de Kneecap est un idiome paradoxalement opaque dans son exécution et universel par sa portée. Le trio porte toujours une attention particulière à une certaine accessibilité pop de son œuvre, qu’il s’agisse de déclamer ses refrains en anglais (quand ils rappent les couplets en irlandais) ou d’inscrire leurs lyrics à l’écran durant les scènes musicales du film. En précisant dans le livret de l’album les significations du mot “Fenian”, Kneecap fait sa part d’un travail s’apparentant presqu’à de l’éducation populaire dans la lignée des paroles du personnage de Michael Fassbender dans le biopic du groupe, à savoir que chaque mot prononcé en irlandais est une balle tirée en faveur d’une Irlande libre.
La démarche de Kneecap c’est peut-être le groupe lui-même qui la résume dans le refrain de “Big Bad Mo”. En alignant “balaclavas, tracksuits” sur des airs de comptine pour enfants, Móglaí Bap semble dire encore une fois que, même si FENIAN est sans doute l’un des albums les plus importants de la première moitié de 2026, il s’agirait de ne pas prendre tout ça trop au sérieux quand même.
