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Isha – “Labrador Bleu”

Comment vieillir dans le rap ? Facile, il suffit d’être Jay-Z. Comment percer dans le rap quand on est déjà vieux ? Difficile, il faut être Isha. Après sa trilogie de mixtapes La Vie Augmente, un EP Faites Pas Chier, J’Prépare Un Album, il sort son premier album à 36 ans déjà (un âge canonique dans le rap actuel). D’ailleurs c’est bien cet âge avancé qui peut expliquer son attachement au format album et même physique puisque, pour une fois, les titres bonus sont disponibles sur la version CD.

Pour clôturer ce premier album, Isha vient évoquer sa propre mort qu’il anticipe avec cette couleur “labrador bleu”, celle du granit des pierres tombales. Logique pour un rappeur qui envoyait en éclaireur le single La Réincarnation de Biggie que d’aborder le seul vrai sujet, comme dirait l’autre. Brodant autour du thème macabre, Isha tisse un parcours qui s’appréhende par petites touches, entre la violence de la vie en rue, la mort de son père, les différentes envies nées durant le répit laissé par la pulsion morbide… Dans ce couplet unique, mille idées s’entrechoquent. Comment continuer à augmenter la vie sans la détruire complètement ? En voilà un questionnement pour quelqu’un qui a passé 30 ans. Peut-être que l’amour est la seule chose qui demeure, la seule qui aura compté. L’amour que l’on aura éprouvé et suscité.

Ils ont commencé l’rap parce que ça rapporte / Et par rapport à eux, on n’est pas raccord

Sans jouer les vieux briscards, Isha vient rappeler quelques fondamentaux. Soyons clairs, si j’en écoutais davantage je serais sans doute un vieux con du rap. En tant que vieux con tout court, j’apprécie qu’un trentenaire rappe qu’il fait ça pour autre chose que la maille. Il est là depuis assez longtemps pour ça.

Sur la prod nocturne de Lamsi, Isha pose un flow qui n’a rien de spectaculaire et délivre le tout sans effort apparent. Contrairement à d’autres rappeurs aux performances laborieuses, je n’y décèle aucun travail et pourtant le Bruxellois ménage ses effets pour un maximum d’impact. Il faut dire que le grain abîmé de sa voix d’ancien alcoolique charrie son lot de vécu et d’émotion.

Tout l’album est à l’avenant, peut-être parce qu’il est le fait d’un rappeur qui investit encore ce format, et je reviendrai peut-être dessus plus tard. Sans single évident en dehors d’Etage et sans punchline immédiatement identifiable, il fait son chemin pour s’imprimer durablement dans le cerveau.