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Mark Lanegan: j’aimais mieux quand tu étais violent

La nouvelle de la mort de Lanegan est bien triste. Elle est d’autant plus triste que j’avais fini par m’habituer à la productivité (le sale mot) de Lanegan depuis son retour en grâce au début des années 2000. Entre ses projets solo (avec ou sans le Mark Lanegan Band), ses collaborations avec la clique Queens of the Stone Age, ses multiples featurings plus ou moins inspirés… Le tout n’était pas systématiquement génial mais il y avait un côté rassurant à savoir que je pourrais entendre la voix de Lanegan sur de nouveaux morceaux chaque année.  

Cependant je dois bien admettre que, pour moi qui ai découvert sa voix chez Queens of the Stone Age (comme sans doute bien des gens), la discographie de Mark Lanegan a toujours eu un goût de verveine. Elle est gorgée de disques crépusculaires parfaits (Whisky for the Holy Ghost, I’ll Take Care of You…) et sa voix y fait des merveilles dans le registre “virilité rassurante” mais le tout a tendance à se reposer salement sur ses acquis. Les compositions sortent peu du sillon blues labouré inlassablement et Lanegan y ronronne jusqu’à l’ennui. Pour ma part, j’y trouve ce que je viens chercher sans jamais être saisi par le col et secoué comme ce fut le cas à la première écoute de “Song for the Dead”. Parce que je préfère quand il me hurle dessus, petite liste non-exhaustive de ces moments où l’ancien chanteur des Screaming Trees est sorti de sa torpeur. 

Driving Death Valley Blues (Bubblegum) 

Question lyrics ça ne vole pas très haut : la route qui compte plus que la destination, les femmes comme matériau inflammable (allô la réification misogyne ?)… Mais le son un peu crasseux de ce titre garage motorik lui sied parfaitement. Sur cette chanson, l’une des rares qui soient directement accrocheuses de la part de Lanegan, le piano à une note montre qu’il est bien la meilleure invention/trick du rock ‘n roll. 

Metamphetamine Blues (Bubblegum) 

Au rythme du martèlement des pistons d’usine, Lanegan ne grogne jamais mieux que lorsqu’il est appuyé par des guitares à la Queens of the Stone Age période Lullabies to Paralyse percées de crissements industriels. Normal me direz-vous, Josh Homme participe à l’album, un peu long mais tout à fait recommandable. Malgré tout le pathos que ses paroles trimballent, Mark Lanegan partage avec QOTSA une approche biaisée des clichés rock et s’il les utilise régulièrement c’est aussi pour en jouer.  

Gravedigger’s Song (Blues Funeral) 

A croire qu’il faut un groupe pour bousculer Lanegan dans ses habitudes pépères. Une fois dépassé le storytelling inscrivant Blues Funeral dans la continuité déclarée de son amour pour la new wave et Kraftwerk, l’album fait le choix de quitter le dépouillement acoustique habituel pour quelque chose de plus électronique et ça réveille. Pulsation charnelle, envolées grandiloquentes et psalmodie plus ténébreuse que jamais.

Song for the Dead (live @ Open Air Festival, St. Gallen, Switzerland 2003)

C’est la raison d’être de cet article: les premiers instants de terreur face à cette vidéo de concert avec Queens of the Stone Age en Suisse (comme quoi il peut s’y passer des choses). Le rugissement qui sort de ce corps décharné marque au fer rouge. C’est aussi la source probable de mon malentendu avec l’essentiel de l’art de Mark Lanegan: je l’ai connu en hurleur sur le plus grand titre de hard rock des années 2000 pour ensuite découvrir qu’il se préférait en chanteur de pure americana. 

Walkin’ on the Sidewalks (live in Japan 2002)

C’est ici un des exemples les plus clairs pour illustrer ce que Josh Homme évoque lorsqu’il parle de “déclaptoniser le blues“. Dave Grohl réinvente la batterie moderne sans jamais tremper un orteil dans le math rock, le tout avec une serviette sur les épaules. La machine avance, imperturbable et hoquetante à la fois. Quant à Lanegan, on aurait presque du mal à le qualifier de frontman en le voyant droit et immobile sur scène, les deux mains cramponnées à son micro, éructant la chanson comme personne. Rien que le chant mais tout le chant.

Consider Me (I’ll Take Care of You

Avec celle-là c’est complètement de la triche parce qu’elle ne sort pas du tout du cadre rythm & blues rassurant du reste de la discographie. En revanche, niveau paroles et interprétation, c’est tout ce qu’il y a de plus menaçant. Quand Eddie Floyd la chante, “Consider Me” est une complainte à la misogynie habituelle où la fille est vue comme incapable de s’en sortir sans une présence masculine à ses côtés. Une misogynie dont Lanegan n’est pas dupe. Après avoir écouté comment il a fait sauter le caisson de “Little Sadie” plus tôt sur le disque, comment ne pas prendre ce “just consider me” comme un ordre plutôt que comme une supplique ? J’entends chez Lanegan la même chose que chez Mike Patton quand il reprend “Simply Beautiful” d’Al Green avec Fantomas, une version qui suinte le danger émanant de l’amoureux possessif et menaçant. De la part de Mark Lanegan qui a fréquenté Kurt Cobain (dont on connaît l’aversion pour l’univers macho attaché au rock) je préfère croire à ce rejet du machisme contenu dans certains titres d’ I’ll Take Care Of You. Là où Nick Cave exprimait avec Kicking Against The Pricks son amour pour les murder ballads, Lanegan détourne l’apparence presque sirupeuse de certains des titres interprétés pour révéler la menace et la perversité qu’ils portent en eux.  

La sélection donne un aperçu d’une certaine manière de créer un rock moderne et passionnant dans les années 2000 (et pas un putain de classic rock). Pour les nuits solitaires le reste de la discographie de Lanegan fait très bien l’affaire mais voici de quoi se réveiller le matin avec l’envie de se faire tatouer les mains.